Un échec, un pacte, et une entrée en bourse à 18 milliards : l'histoire fondatrice de Bending Spoons

Introduction

Dans un précédent article, une donnée de recherche de Stanford GSB montrait que la plupart des fondateurs de licornes qui avaient déjà entrepris avant leur réussite n'avaient tenté qu'une seule fois auparavant — pas cinq, pas dix : une fois. L'histoire de Bending Spoons, la société italienne qui possède aujourd'hui AOL, Evernote, Vimeo et Meetup, et qui vient d'entrer en bourse au Nasdaq à une valorisation de 18,4 milliards de dollars, en est une illustration presque parfaite. Avant de construire l'un des empires technologiques les plus singuliers d'Europe, ses quatre fondateurs ont d'abord vécu l'échec complet de leur première startup.

Le premier échec : Evertale

L'histoire commence en 2010, à Copenhague. Luca Ferrari, Francesco Patarnello, Matteo Danieli et Luca Querella, quatre étudiants italiens en ingénierie formés en grande partie à l'université de Padoue, se retrouvent dans le cadre d'un double-diplôme à l'Université technique du Danemark (DTU). Comme beaucoup d'étudiants en ingénierie de leur génération, ils rêvent de lancer une startup à l'américaine.

Leur premier projet s'appelle Evertale, une application de partage de photos baptisée Wink. Ils la présentent à Disrupt SF 2011, l'un des concours de startups les plus courus de la Silicon Valley, et parviennent à lever des fonds d'amorçage. Mais le produit ne trouve jamais son marché. Evertale s'effondre peu après.

Ce qui suit relève presque de la légende entrepreneuriale : les cinq fondateurs et employés restants concluent un pacte inhabituel — celui qui décrocherait un emploi rémunéré partagerait son salaire avec les autres, le temps de retomber sur leurs pieds. Luca Ferrari obtient la meilleure offre, un poste chez McKinsey. Pendant environ quinze mois, il mène une double vie : consultant en stratégie le jour, tout en reversant une partie de son salaire à ses anciens associés pour payer leur loyer et leurs repas. Quand Evertale est finalement liquidée, il ne reste que 40 000 dollars — la totalité du capital de départ de ce qui deviendra Bending Spoons.

Le pivot stratégique : ne plus créer, mais racheter

C'est de cet échec que naît l'idée fondatrice de Bending Spoons, créée à Copenhague en juin 2013 avant de rapidement s'installer à Milan. Le nom de l'entreprise est un clin d'œil à une scène du film Matrix.

L'intuition de Ferrari, telle qu'il l'a racontée dans l'un de ses rares entretiens publics, tient en une observation simple : une startup traverse deux phases radicalement différentes. La première, celle du « zéro à un », consiste à trouver quoi construire, pour qui, et comment en faire un produit qui fonctionne. Cette phase repose largement sur la chance, le bon timing, et des facteurs difficiles à contrôler — c'est précisément celle qui avait eu raison d'Evertale. La seconde phase, celle du « un à n », consiste à faire grandir un produit qui a déjà trouvé son marché. Cette phase-là, contrairement à la première, repose sur des compétences que l'on peut systématiser : excellence opérationnelle, discipline d'exécution, ingénierie.

La thèse de Bending Spoons est née de ce constat : plutôt que de prendre le risque du « zéro à un » à chaque nouveau projet, l'entreprise choisit de le sous-traiter entièrement à d'autres fondateurs, en rachetant des produits numériques qui ont déjà démontré leur adéquation au marché, mais dont la croissance a stagné ou dont les propriétaires souhaitent sortir.

De Milan aux marchés financiers : la construction méthodique

Pendant plusieurs années, Bending Spoons reste largement autofinancée, une position atypique dans l'univers du capital-risque. Le premier tour de financement significatif n'intervient qu'en 2022. Le premier rachat d'envergure suit en 2023, avec l'acquisition d'Evernote pour environ 200 millions de dollars — une opération qui donne le ton de la méthode : Bending Spoons reprend une application vieillissante, en réduit les coûts d'infrastructure, nettoie le code existant, et augmente sensiblement les prix. Les utilisateurs d'Evernote, qui payaient auparavant une centaine de dollars par an, se retrouvent avec un abonnement à 249 dollars.

Les rachats s'enchaînent ensuite à un rythme soutenu : WeTransfer, Meetup, Eventbrite, Vimeo, komoot, StreamYard, Brightcove, et, en octobre 2025, AOL — la plus grosse opération à ce jour, financée par une levée de 270 millions de dollars valorisant l'entreprise à 11 milliards de dollars, complétée par 2,8 milliards de dollars de dette. Bending Spoons emploie alors environ 1 000 personnes pour piloter l'ensemble de ce portefeuille de marques parmi les plus reconnaissables d'internet — un ratio qui tranche radicalement avec la taille des équipes que ces mêmes marques employaient avant leur rachat.

L'intelligence artificielle occupe une place croissante dans cette mécanique : selon les chiffres communiqués par l'entreprise, elle génère aujourd'hui environ 90 % du code produit en interne, contre moins de 10 % un an plus tôt — un des leviers mis en avant pour expliquer un chiffre d'affaires par employé revendiqué supérieur à celui d'Apple.

L'entrée en bourse

Le 1er juillet 2026, Bending Spoons entre au Nasdaq sous le symbole BSP, à un prix de 29 dollars par action, valorisant l'entreprise à 18,4 milliards de dollars et levant 1,68 milliard de dollars — l'une des plus importantes introductions en bourse d'une entreprise européenne depuis plusieurs années. Le titre clôture sa première séance en hausse de près de 40 %, portant la valorisation de marché à environ 25,7 milliards de dollars.

Les chiffres financiers publiés à l'occasion de l'introduction en bourse racontent une trajectoire de croissance rare pour une entreprise de cette taille : un chiffre d'affaires de 1,31 milliard de dollars en 2025, en progression d'environ 84 % par an depuis 2023, et déjà 601 millions de dollars sur le seul premier trimestre 2026 — plus du double de la même période un an plus tôt. Le résultat net, lui, est passé d'une perte de 112 millions de dollars à un bénéfice de 27,5 millions de dollars sur la même période.

Pour les quatre fondateurs, cette entrée en bourse marque aussi un basculement personnel : tous quatre deviennent milliardaires sur le papier, treize ans après avoir liquidé leur première startup avec 40 000 dollars en poche.

Ce que cette trajectoire raconte sur la réussite entrepreneuriale

Cette histoire ne prouve rien de statistique — un cas unique n'est jamais une donnée généralisable. Mais elle illustre, de façon concrète, un mécanisme que les données évoquées dans nos précédents articles ne font qu'esquisser en pourcentages : la première tentative entrepreneuriale, même ratée, n'est pas un détour avant la réussite. Elle en est souvent la matière première. Ce que les fondateurs de Bending Spoons ont retiré de l'échec d'Evertale n'est pas une compétence produit ou une idée de marché — c'est une thèse entière sur la manière de faire de l'entrepreneuriat autrement, construite en creux, par ce qui n'avait pas fonctionné la première fois.

C'est aussi un rappel utile pour quiconque évalue des équipes fondatrices : le succès de Bending Spoons ne ressemble à aucun manuel classique de capital-risque. Pas de produit propriétaire révolutionnaire, pas de levée de fonds spectaculaire dès les débuts, pas de croissance virale. Une méthode, appliquée avec discipline, année après année, jusqu'à ce que les marchés financiers la valident.

Questions fréquentes

La stratégie de Bending Spoons est-elle unique ? Le modèle du rachat et de la revitalisation d'entreprises technologiques existantes rappelle celui d'acteurs comme Constellation Software au Canada, souvent cité en comparaison par les observateurs du secteur. Ce qui distingue Bending Spoons est l'application de cette logique de « roll-up » à des marques grand public très reconnaissables, plutôt qu'à des logiciels d'entreprise plus discrets.

Pourquoi les prix des applications rachetées augmentent-ils autant ? Selon la méthode revendiquée par l'entreprise, les produits rachetés sont souvent sous-monétisés par rapport à la valeur perçue par leurs utilisateurs les plus fidèles. Les hausses de prix, parfois très fortes comme dans le cas d'Evernote, s'accompagnent en général d'une réduction des effectifs et d'une refonte technique, ce qui a également suscité des critiques sur l'impact social de ces rachats.

Cette histoire est-elle représentative du parcours des fondateurs de licornes en général ? Non, et il faut se garder d'en tirer une règle universelle. Elle est cohérente avec une tendance statistique déjà documentée — la plupart des fondateurs sériels de licornes n'ont tenté qu'une seule fois avant leur réussite — mais elle reste un cas particulier, avec ses propres spécificités (un secteur de niche, une structure capitalistique atypique, un contexte de marché précis).