D'où viennent les fondateurs qui construisent les plus grandes entreprises du monde ?

Introduction

On parle beaucoup de fuite des cerveaux. L'idée sous-jacente est simple, presque intuitive : un pays forme des ingénieurs et des chercheurs brillants, ceux-ci partent construire leur carrière — et leur entreprise — ailleurs, et le pays d'origine ne récupère jamais l'investissement consenti dans leur formation. Les données sur les fondateurs de licornes américaines racontent une histoire plus intéressante, et plus nuancée : celle d'une circulation des talents qui profite, au moins en partie, à plusieurs écosystèmes à la fois — pas seulement à celui qui capte la réussite finale.

Un quart des fondateurs formés ailleurs

Selon une analyse d'Ilya Strebulaev (Venture Capital Initiative, Stanford GSB) portant sur les fondateurs de licornes américaines, 1 132 d'entre eux — environ un quart du total — ont obtenu leur diplôme en dehors des États-Unis, dans 66 pays différents. Le reste, 2 845 fondateurs, a été formé sur le sol américain.

Ce chiffre à lui seul mérite d'être posé clairement : dans un pays qui dispose du système universitaire le plus richement doté au monde, un quart des fondateurs qui construisent les entreprises les plus valorisées de la planète ont appris leur métier ailleurs. La machine à licornes américaine ne se nourrit pas uniquement de son propre système éducatif — elle importe, année après année, une part significative de son vivier fondateur.

Le classement par pays réserve des surprises

L'Inde arrive en tête avec 189 fondateurs de licornes américaines formés sur son territoire, suivie d'Israël (166) et du Royaume-Uni (144). Le Canada complète le podium élargi avec 122 fondateurs. Mais c'est la suite du classement qui parle le plus directement à un lecteur européen : la France se classe 5ᵉ avec 66 fondateurs formés sur son sol — devant l'Allemagne (36), et juste derrière le Canada.

D'autres pays européens apparaissent plus loin dans le classement : la Suisse (22), l'Italie (16), le Danemark (14), les Pays-Bas (13), le Portugal (12), l'Espagne (12) et l'Irlande (10) contribuent tous, à des degrés divers, au vivier de fondateurs qui construisent aujourd'hui certaines des plus grandes entreprises américaines.

Ce que ce classement révèle sur chaque écosystème

Chacune des positions en tête de ce classement s'explique par une dynamique différente, propre à l'écosystème considéré — sans qu'on puisse réduire ce phénomène à une seule cause.

La première place de l'Inde reflète avant tout une question d'échelle : le pays forme chaque année un nombre d'ingénieurs supérieur à celui de la plupart des autres pays du classement réunis, et dispose d'un réseau de diaspora technologique aux États-Unis particulièrement dense et ancien, documenté depuis plusieurs décennies dans la recherche sur l'entrepreneuriat migrant en Californie.

La deuxième place d'Israël, en revanche, tient moins à l'échelle qu'à la densité : rapporté à sa population, Israël produit un nombre de fondateurs de startups sans équivalent dans le classement. Ce résultat est généralement rattaché à la combinaison d'un service militaire technologique structurant — les unités de renseignement et de cyberdéfense forment chaque année de jeunes talents à la résolution de problèmes complexes en équipe restreinte — et d'un écosystème de capital-risque local mature qui sert souvent de tremplin vers les États-Unis.

Le Royaume-Uni, en troisième position, bénéficie d'un avantage plus structurel : la langue commune avec les États-Unis, des décennies d'échanges universitaires établis, et un écosystème de capital-risque britannique qui, loin d'être une simple antichambre du marché américain, a lui-même produit plusieurs des plus grandes réussites européennes.

La position du Canada, quatrième, est souvent décrite dans la presse économique nord-américaine comme un cas d'école de proximité géographique et culturelle : la frontière avec les États-Unis, la langue partagée, et un système universitaire technique réputé (Waterloo, Toronto, UBC) facilitent un mouvement de talents perçu comme une évidence par beaucoup de diplômés canadiens en ingénierie et en informatique.

La position de la France : un signal à ne pas sous-estimer

Pour un écosystème comme la France, se classer 5ᵉ mondial sur ce critère — devant des économies bien plus grandes en population ou en PIB comme l'Allemagne — est un signal qui mérite d'être pris au sérieux. Il confirme ce que l'on observe par ailleurs dans le classement des filières les plus sélectives en mathématiques et en ingénierie : le système français, porté par ses grandes écoles et ses formations d'ingénieurs, produit un vivier de talents technique reconnu internationalement, capable de rivaliser avec des puissances technologiques bien plus importantes en taille.

La question qui reste ouverte n'est pas celle de la capacité à former — elle semble déjà établie par ce classement — mais celle de la capacité à retenir ces talents, ou à défaut, à capter une partie de la valeur qu'ils créent, où qu'ils choisissent finalement de construire leur entreprise. C'est précisément l'angle mort du concept de « fuite des cerveaux » : il mesure un départ, jamais un retour possible sous une autre forme.

Circulation plutôt que fuite : ce que dit la recherche en économie

Ce sujet n'est pas nouveau pour la recherche en économie de l'innovation. Depuis les années 2000, plusieurs travaux, notamment ceux menés sur les réseaux d'ingénieurs indiens et chinois de la Silicon Valley, ont proposé de remplacer le concept de « fuite des cerveaux » (brain drain) par celui de « circulation des cerveaux » (brain circulation) : les talents partis à l'étranger continuent, dans de nombreux cas, à réinvestir dans leur pays d'origine — financièrement, en tant qu'investisseurs providentiels ou capital-risqueurs ; humainement, en recrutant ou en mentorant des compatriotes ; et parfois physiquement, en revenant fonder une deuxième entreprise sur leur marché d'origine une fois la première réussite consolidée à l'étranger.

Cette lecture ne nie pas la perte réelle que représente, pour un pays, le départ de ses talents les plus prometteurs. Elle invite simplement à mesurer le phénomène sur un horizon plus long, et à travers des canaux de valeur qui ne se résument pas à la localisation du siège social de l'entreprise finalement créée.

Ce que cela signifie pour les écosystèmes qui investissent dans la formation

Si l'on prend au sérieux l'idée de circulation plutôt que de fuite, la conséquence pour les décideurs publics et les acteurs de l'écosystème n'est pas de chercher à empêcher le départ des talents les plus prometteurs — un objectif à la fois difficile à atteindre et probablement contre-productif — mais de construire les canaux qui permettent de capter une partie de la valeur générée, même quand l'entreprise se construit ailleurs. Cela peut prendre la forme de réseaux d'anciens élèves actifs à l'international, de dispositifs facilitant le retour ou l'essaimage d'une deuxième entreprise sur le marché d'origine, ou simplement d'une meilleure connaissance, par les investisseurs locaux, des trajectoires de leurs diplômés une fois partis.

Pour un investisseur, ce classement invite aussi à regarder au-delà du seul marché domestique lorsqu'il évalue le potentiel d'un vivier de talents : la question pertinente n'est pas seulement combien d'entreprises se créent localement, mais combien de fondateurs formés localement construisent des entreprises d'envergure mondiale, où qu'ils choisissent de le faire.

Questions fréquentes

Ce classement signifie-t-il que la France « perd » ses meilleurs talents au profit des États-Unis ? Le classement montre un point de passage dans une trajectoire — le pays où le diplôme a été obtenu — pas un verdict définitif sur la localisation de la valeur créée. Une partie de ces 66 fondateurs formés en France entretient des liens actifs avec l'écosystème français : investissement, mentorat, réseau, voire retour pour une deuxième entreprise. La donnée disponible ne permet pas de quantifier cette part avec précision, mais la recherche sur la circulation des talents suggère qu'elle est loin d'être négligeable.

Faut-il en conclure que les grandes écoles françaises devraient pousser davantage leurs diplômés vers les États-Unis ? Rien dans ces données ne permet de formuler une recommandation aussi directe. Le classement mesure un résultat observé sur une génération de fondateurs, pas une stratégie optimale à suivre. Il documente une réalité — la France forme des profils capables de réussir au plus haut niveau international — sans dire si cette réussite aurait été plus grande, plus petite, ou simplement différente si ces fondateurs avaient construit leur entreprise sur le marché français.

Ce phénomène de circulation des talents est-il propre aux États-Unis ? Non, mais c'est l'écosystème américain qui dispose aujourd'hui des données les plus complètes et les plus régulièrement mises à jour sur le sujet, notamment grâce aux travaux de chercheurs comme Ilya Strebulaev. Un exercice comparable appliqué aux licornes construites en Chine, en Inde ou en Europe donnerait probablement des enseignements tout aussi riches, mais reste, à ce jour, moins documenté publiquement.

Une limite à garder en tête

Cette donnée porte spécifiquement sur les licornes américaines et sur le pays où le fondateur a obtenu son diplôme — pas sur sa nationalité, ni sur le pays où il a grandi, ni sur les licornes fondées ailleurs dans le monde. Un fondateur formé en France peut très bien être originaire d'un autre pays, ou avoir quitté la France dès l'obtention de son diplôme sans y avoir de racines particulières. La donnée mesure un point de passage dans une trajectoire, pas une appartenance — une nuance importante pour qui voudrait en tirer des conclusions sur l'identité ou la nationalité des fondateurs plutôt que sur leur parcours de formation.

Elle ne dit rien non plus des licornes fondées en dehors des États-Unis : un classement équivalent portant sur les licornes européennes, chinoises ou indiennes donnerait vraisemblablement une tout autre hiérarchie des pays d'origine, et reste à ce jour à documenter avec la même rigueur méthodologique.