Le nouveau profil du fondateur de licorne : ce que révèlent les données

Introduction

Pendant longtemps, le fondateur de licorne « typique » sortait d'une école de commerce, avait fait un passage par la finance ou le conseil, et savait vendre une vision avant même d'avoir un produit. Cette image n'est pas sortie de nulle part : elle correspond assez bien à une génération de fondateurs qui a construit les grandes réussites du SaaS et du e-commerce des années 2010, où la capacité à structurer une organisation commerciale et à lever des tours de financement successifs comptait souvent davantage que la profondeur technique du produit.

Les données les plus récentes disent autre chose. Entre les études sur les parcours académiques des fondateurs et les analyses sur leur expérience entrepreneuriale antérieure, un profil différent émerge — plus scientifique, plus expérimenté, et beaucoup moins homogène qu'on ne le pense. Trois jeux de données publiés en 2025 et 2026, portant sur des échantillons larges et des méthodologies transparentes, permettent de reconstituer ce nouveau profil pièce par pièce.

Moins de MBA, plus de PhD

Une analyse de Revelio Labs et Accel portant sur 290 licornes européennes est sans appel : la part des licornes fondées par un titulaire de doctorat a doublé depuis 2023, tandis que la part des profils MBA a été divisée par deux sur la même période. Le vivier de fondateurs se déplace visiblement de la finance et du conseil vers la Big Tech et la recherche académique.

Ce basculement ne veut pas dire que le MBA a perdu toute valeur pour un fondateur — il veut dire que la barrière à l'entrée pour transformer une expertise scientifique en entreprise s'est réduite. Les chercheurs qui, il y a dix ans, seraient restés en laboratoire ou auraient rejoint un grand groupe, ont aujourd'hui accès aux mêmes outils de financement, de recrutement et de mise sur le marché que n'importe quel fondateur issu du monde des affaires.

Pourquoi ce basculement se produit maintenant

Plusieurs dynamiques concomitantes permettent d'expliquer ce mouvement, sans qu'aucune ne suffise isolément à en rendre compte.

La première tient à la nature même des startups qui dominent le paysage actuel des licornes. L'intelligence artificielle, la deeptech, la biotech et la robotique — des secteurs où la barrière technique est réelle et où l'avantage compétitif se construit souvent sur des années de recherche préalable — occupent une place croissante dans les nouvelles licornes. Dans ces catégories, un doctorat n'est pas un simple signal de sérieux : c'est fréquemment la condition d'accès à la compréhension du problème que l'entreprise cherche à résoudre.

La seconde tient à la baisse du coût de démarrage d'une entreprise technologique. Le cloud, les modèles open source, les outils no-code pour construire un premier produit ou une première interface commerciale ont réduit le besoin d'un profil « business » pour porter la partie non technique du projet. Un chercheur peut aujourd'hui itérer seul beaucoup plus loin dans le cycle de vie de son produit qu'il y a quinze ans, avant même de devoir recruter un profil complémentaire.

La troisième tient à la maturité croissante des dispositifs de transfert de technologie universitaires et des programmes dédiés à accompagner des chercheurs vers l'entrepreneuriat. Ce qui relevait de l'exception institutionnelle il y a une décennie est devenu, dans plusieurs grandes universités et centres de recherche européens, un parcours structuré et documenté.

Ce qu'ils ont réellement étudié

Les données d'Andreessen Horowitz sur les licornes américaines fondées entre 2010 et 2024 apportent une nuance importante à cette lecture « PhD contre MBA ». L'informatique arrive certes en tête des filières d'origine, mais avec seulement 29 % des fondateurs — largement moins de la moitié. Le reste se répartit entre économie et finance (23,8 %), ingénierie hors informatique (11,5 %), sciences naturelles et du vivant (10,9 %), sciences sociales et comportementales (9,5 %), humanités, arts et design (9,4 %), et enfin mathématiques, statistiques et data science (5,9 %).

Autrement dit, la majorité des fondateurs de licornes américaines n'ont pas suivi de formation en informatique. Le dénominateur commun entre eux n'est donc pas la discipline étudiée, mais ce qu'ils en ont fait par la suite. Un fondateur venu des sciences sociales ou des humanités n'est pas un accident statistique : il représente près d'un fondateur sur dix, un ordre de grandeur comparable à celui des mathématiques et de la data science, discipline pourtant considérée comme un passage obligé dans l'imaginaire collectif de la tech.

Cette répartition invite à une lecture plus fine du sujet : ce n'est probablement pas la discipline elle-même qui prédit la réussite d'un fondateur, mais la capacité à transposer une méthode d'analyse rigoureuse — qu'elle vienne de l'ingénierie, de l'économie ou des sciences sociales — à un problème d'entreprise. L'informatique reste surreprésentée par rapport à son poids dans la population générale des diplômés, mais elle est loin d'être une condition nécessaire.

L'expérience compte plus qu'on ne le pense — mais pas de la façon dont on l'imagine

Le troisième axe de données, produit par le chercheur Ilya Strebulaev (Venture Capital Initiative, Stanford GSB), porte sur l'expérience entrepreneuriale préalable des fondateurs. Sur 4 357 fondateurs de licornes américaines analysés entre 1997 et 2019, 43 % avaient déjà créé au moins une entreprise avant leur licorne, et 63 % des licornes comptaient au moins un fondateur « sériel » dans leur équipe fondatrice.

Le détail le plus instructif de cette recherche ne porte pas sur le pourcentage global, mais sur sa distribution. Parmi les 1 876 fondateurs sériels identifiés, 1 173 — près de deux sur trois — n'avaient tenté qu'une seule fois avant leur licorne. Seuls 166 en avaient lancé trois, et seuls 51 en avaient lancé cinq ou plus. Le chemin type n'est donc pas une accumulation de tentatives ni une succession d'échecs surmontés : c'est un premier essai, suivi de la réussite.

Cette distribution a une implication directe pour quiconque évalue une équipe fondatrice sur la base de son historique : le nombre de tentatives précédentes n'est pas en soi un signal fort. Un fondateur qui a créé cinq entreprises n'est statistiquement pas plus proche de la licorne qu'un fondateur qui en a créé une seule et qui construit aujourd'hui sa deuxième. Ce qui semble compter davantage, c'est l'existence même d'une première expérience — l'apprentissage qu'elle a produit — plus que sa répétition.

Ce que ces données changent, concrètement

Prises ensemble, ces trois études dessinent un profil de fondateur de licorne sensiblement différent de l'image reçue : plus susceptible d'avoir une formation scientifique ou de recherche, rarement issu d'un seul type de cursus, et souvent — mais pas systématiquement — passé par une première tentative entrepreneuriale avant la réussite.

Pour quiconque évalue des équipes fondatrices, la conséquence pratique est simple : le pedigree académique ou professionnel classique reste un signal parmi d'autres, mais il explique de moins en moins la variance entre les équipes qui réussissent et celles qui échouent. La discipline étudiée, le nombre de tentatives précédentes, l'origine professionnelle — aucun de ces critères pris isolément ne prédit la réussite. C'est leur combinaison, et surtout ce que l'équipe en a fait, qui compte.

Pour les fondateurs eux-mêmes, en particulier ceux issus du monde académique ou de la recherche qui hésitent encore à franchir le pas, ces données envoient un signal rassurant : l'absence de passage par une école de commerce ou par un poste en finance n'est plus un obstacle structurel. Le marché du financement, du recrutement et de l'accompagnement s'est adapté à cette nouvelle génération de profils, et continue de le faire.

Questions fréquentes

Un MBA est-il un désavantage pour fonder une licorne ? Non. Les données montrent un rééquilibrage du vivier de fondateurs, pas une disqualification des profils MBA. La part des fondateurs MBA a diminué en proportion relative, mais des licornes continuent d'être fondées par des profils issus de la finance et du conseil, notamment dans des secteurs où la vente complexe et la structuration organisationnelle restent déterminantes.

Cette tendance est-elle la même dans tous les secteurs ? Les données disponibles ne permettent pas de trancher ce point avec précision : les études citées portent sur l'ensemble des licornes de leur échantillon, sans détail systématique par secteur. Il est raisonnable de supposer, sans que cela soit démontré ici, que le basculement vers les profils PhD est plus marqué dans les secteurs à forte intensité technique.

Faut-il avoir déjà entrepris pour réussir une licorne ? Non plus. Strebulaev est explicite sur ce point : l'expérience entrepreneuriale préalable aide statistiquement, mais 57 % des fondateurs de licornes américaines de l'échantillon n'avaient jamais créé d'entreprise avant. La première tentative de chacun est, par définition, une première tentative.

Limites et prudence méthodologique

Les trois études citées ne portent pas sur le même périmètre géographique : les données Strebulaev et Andreessen Horowitz couvrent des licornes américaines, tandis que les données Revelio Labs x Accel couvrent des licornes européennes. Les comparaisons faites dans cet article sont thématiques — elles mettent en regard des tendances observées séparément — et non une statistique unique et directement comparable d'un échantillon à l'autre. Un lecteur souhaitant une conclusion strictement européenne ou strictement américaine sur l'ensemble des trois dimensions (discipline, doctorat, expérience préalable) devra encore attendre une étude qui couvre les trois à la fois, sur un même périmètre.